En Europe (et aux USA), nous avons assisté, à la fin des années
1980 et au début des années 1990, à une campagne médiatique
sans précédent sur le VIH/sida. Sur la base de statistiques vertigineusement
ascendantes (1), les experts du sida ont expliqué que la population planétaire
était confrontée à une épidémie de sida,
dans la mesure où linfection ne se limitait plus aux groupes à
risque dorigine, à savoir les homosexuels mâles et les utilisateurs
de drogues intraveineuses. Dans quelques années, le sida tuera
plus de personnes dans la population des pays occidentaux industrialisés
que toutes les autres maladies et infections réunies. Cétait
lun des nombreux scénarios catastrophe de lépoque
(2). Et le spécialiste américain du sida, Robert Gallo, a même
dit : Le sida pourrait signifier la fin de lhumanité.
(3)
Le message était quil ny avait dans lensemble aucun
moyen dy échapper. Seuls des changements majeurs dans le comportement
sexuel de la population hétérosexuelle pourraient prévenir
le pire. En conséquence, des campagnes de promotion de la fidélité
ont été lancées, dans le genre de celles menées
depuis deux mille ans par lEglise catholique, et lutilisation des
préservatifs a été recommandée, chez les jeunes
en particulier. Lhystérie qui régnait à lépoque
est difficile à imaginer rétrospectivement. Les voix isolées
disant que ces affirmations étaient fondées sur des suppositions
fausses et des conclusions non scientifiques ont été soit étouffées
parce quelles contredisaient les convictions de la population générale
(4), soit accusées de jouer imprudemment avec des vies innocentes.
La plupart des statisticiens ont additionné tous les cas de sida depuis
le début des années 1980, cest-à-dire quils
les ont présentés de façon cumulative. Cette forme de présentation
est inhabituelle en médecine, car elle donne des résultats sans
aucun intérêt. Les chiffres augmentent obligatoirement, même
sil ny a que quelques nouveaux cas chaque année. Comme le
disait déjà le mensuel du Bureau médical allemand (Deutsches
Ärzteblatt) en 1989, sous le titre Confusion cumulative : Personne
na jamais pensé à additionner tous les cas doreillons,
de tuberculose ou de scarlatine à partir du moment où des lois
sur leur notification ont été passées. En conséquence,
la seule raison pour présenter les chiffres de cette façon est
que des chiffres importants permettent dobtenir des sommes dargent
importantes (5). Cette conclusion est aussi donnée dans le livre
So lügt Man mit Statistics (Comment mentir avec les statistiques)
(6). Avec une rare ouverture desprit, cet article met le doigt sur le
principal problème en matière de politique de la santé :
quiconque crie très fort et de façon très convaincante
arrive à plonger le public dans la peur et à obtenir un maximum
de soutien. Dans cette optique, les institutions engagées dans la bataille
contre le sida depuis les vingt dernières années ont parfaitement
réussi.
Que signifie le sida pour lAfrique ?
Le diagnostic de sida en Afrique est essentiellement fondé sur la définition
de Bangui, publiée par lOMS (7-8). Toutefois, cette définition
a été adaptée par de nombreux pays. Elle a été
proposée par lOMS uniquement pour les pays en voie de développement,
et elle est fondamentalement différente des définitions utilisées
en Europe et aux USA.
Suivant la définition du sida de lOMS (1986) pour les adultes vivant
dans les pays en voie de développement, les signes majeurs de cette affection sont
une perte de poids de plus de 10 %, une diarrhée chronique pendant plus
dun mois, une fièvre durant plus dun mois (constante ou intermittente).
Les signes mineurs sont une toux persistant plus dun mois, des démangeaisons
généralisées, des infections récurrentes à
HVZ, la candidose oro-pharyngée, linfection herpétique chronique
progressive et disséminée, et la lymphadénopathie généralisée.
Les critères dexclusion sont les cancers et une malnutrition
sévère.
Le sida est défini par lexistence dau moins deux signes majeurs
et dau moins un signe mineur, en labsence de tout critère
dexclusion ou en présence dun sarcome de Kaposi généralisé
ou en présence dune méningite à cryptocoque.
Avec ces définitions, une personne sera déclarée comme
souffrant de sida si elle a, par exemple, la diarrhée depuis plus dun
mois, une perte de poids importante, ou une toux ou des démangeaisons,
et quil nen existe aucune autre cause diagnostiquée avec
les moyens locaux. Avec cette définition, un test de dépistage
du VIH nest pas nécessaire, et étant donné le manque
dargent, ces tests ne seront effectués quoccasionnellement.
Dans le formulaire édité
en Ouganda par le ministère de la Santé pour la déclaration
des cas de sida, la possibilité dun test de dépistage nest
même pas mentionnée. Même les critères dexclusion
peuvent difficilement empêcher un faux diagnostic de sida, car cette définition
est conçue pour les pays pauvres. Si ces pays ne peuvent même pas
proposer un test de dépistage du VIH, il est difficile dimaginer
comment ils pourraient utiliser dautres moyens de diagnostic. (A partir
de ce formulaire de déclaration des cas de sida, lOuganda a longtemps
été considéré comme lépicentre de lépidémie
de sida en Afrique.)
Cela signifie que le sida, la maladie qui, daprès les propres mots
du Pr Luc Montagnier, lhomme qui a découvert le VIH, na
aucun symptôme typique, est diagnostiqué dans les pays en
voie de développement uniquement sur la base de symptômes non spécifiques
(9). Or, ces symptômes ne sont pas vraiment rares dans un continent dont
la population, en raison des nombreuses pathologies infectieuses et
des mauvaises conditions dhygiène, a une espérance de vie
denviron 50 ans. Si un médecin européen se mettait à
diagnostiquer le sida sur la base de tels symptômes, il se verrait probablement
assigné en justice et interdit dexercer.
Le diagnostic du sida en Afrique na pas grand-chose à voir avec
le diagnostic du sida en Europe et aux USA.
En Afrique, les personnes qui souffrent de pathologies infectieuses bien connues
sont maintenant officiellement décrites comme souffrant du sida (10-11).
Ce fait sest trouvé tragiquement confirmé dans le cas dun
enfant africain souffrant de sida qui a été traité et réalimenté
en Belgique. A lissue de ces soins, cet enfant ne rentrait plus dans la
définition du sida utilisée en Afrique (12).
Quels anticorps sont supposés être spécifiques
du VIH ?
Fondamentalement, la plupart des tests de dépistage identifient non pas
le virus mais certains anticorps présents dans le sang. Comme toujours
en pareil cas, la question est de savoir quels anticorps sont supposés
être spécifiques du VIH, et quelles méthodes utiliser pour
le déterminer.
Il est intéressant de constater que, selon les institutions et les pays,
différents anticorps sont considérés comme spécifiques
du VIH (13). La fiabilité des différents tests est aussi évaluée
de façon quelque peu différente. Par exemple, le Western Blot
nest pas accepté en Angleterre pour le dépistage du VIH.
Toutefois, sans aller jusque-là, certains anticorps sont très
semblables et il y a occasionnellement des confusions. Cela veut dire quun
test pour le VIH peut être faussement positif lorsquil détecte
un anticorps contre un germe pathogène différent (cest vrai
pour tous les tests de ce genre). Actuellement, plus de 70 maladies ou situations
sont reconnues comme pouvant induire un faux positif, allant de la malaria à
la lèpre, en passant par les transfusions sanguines (14).
Une étude sur la fiabilité des tests concluait que les tests
courants de dépistage du VIH (Elisa ou Western Blot) pourraient ne pas
être suffisants pour diagnostiquer linfection par le VIH en Afrique
centrale.
Pourtant, les estimations actuelles de lOMS en Afrique sont précisément
fondées sur les résultats de ces tests effectués sur de
petits groupes de personnes. La prévalence du VIH dans le reste de la
population est extrapolée daprès les résultats de
ces tests. Le calcul des fonds que les pays africains devraient réunir
pour lutter contre le sida
un million de dollars, daprès les estimations de lUnaids
est effectué à partir dune telle estimation de 23,3
millions de personnes atteintes de VIH-sida en Afrique (16-17).
Comment les résultats sont-ils interprétés ?
Tous les chiffres concernant le sida sont collectés par lOMS. Ils
sont tous ajoutés, en dépit du fait quils sont recueillis
sur la base de définitions totalement différentes. Comme il est
écrit dans un des bulletins de lOMS : Les rapports concernant
les cas de sida pour la plupart des pays industrialisés dEurope,
dAmérique du Nord et dOcéanie sont fondés essentiellement
sur les définitions du CDC -OMS ; ceux pour lAfrique sont
en général fondés sur diverses adaptations nationales de
la définition clinique de lOMS (Bangui) ; et ceux pour dautres
pays sont habituellement fondés sur un mélange de ces diverses
définitions (18).
Enfin, une autre astuce est utilisée à partir des cas identifiés
pour prendre en compte les cas non identifiés. Curieusement, le nombre
de cas répertoriés en Afrique a été relativement
bas ces dernières années. En revanche, le nombre de cas supposés
exister mais non constatés a pris des proportions énormes. En
conséquence, lessentiel des cas de sida estimés en Afrique
est constitué de cas non rapportés, mais dont lOMS estime
quils existent.
Pourquoi le sida serait-il une maladie à transmission hétérosexuelle
en Afrique ?
Les études ont montré quil ny avait pas de dissémination
indépendante du VIH-sida dans la population hétérosexuelle
en Europe et aux USA. La supposition quune telle transmission existe en
Afrique et en Thaïlande est incompréhensible. De plus, le fait que
le mode de transmission dun germe pathogène ne serait pas identique
selon les pays et les continents est sans précédent en médecine.
Des théories basées sur des préjugés
dOccidentaux
La théorie selon laquelle une supposée transmission sexuelle du
VIH est fréquente en Afrique et en Thaïlande en raison des murs
sexuelles dans ces pays est fondée essentiellement sur les tests de dépistage
du VIH que nous avons décrits, et qui sont souvent sujets à interprétations
dans les pays tropicaux. Cette croyance, comme dautres, est contredite
par les résultats dune étude internationale sur le nombre
de partenaires sexuels et limportance de lactivité sexuelle.
De ce point de vue, ce sont les Etats-Unis qui sont en tête, suivis par
la France, lAustralie et lAllemagne. En comparaison, lAfrique
du Sud et la Thaïlande se situent en-dessous de la moyenne mondiale (19).
Il est logique de supposer que cette explication largement répandue a
aussi bénéficié de nos préjugés bien ancrés
dOccidentaux chrétiens vis-à-vis de la sexualité
des Africains (et des Thaïlandais).
Une éventuelle responsabilité des techniques médicales
occidentales dans la dissémination de germes infectieux est passée
sous silence
Et si on lit le récent rapport de lUnaids, on a limpression
que le VIH-sida est utilisé comme une preuve scientifique évidente
destinée en fait à couvrir un préjugé sous-jacent :
Indiscutablement, dans la mesure où tous les rapports sexuels entre
une personne séropositive pour le VIH et une personne séronégative
ninduisent pas linfection du partenaire séronégatif,
lexistence dune telle épidémie hétérosexuelle
permet de penser quune substantielle proportion de la population, tant
masculine que féminine, a un nombre important de partenaires sexuels
pendant sa vie. (16)
Cette obnubilation sur une transmission hétérosexuelle montre
à quel point la discussion publique répond aux convictions des
pays occidentaux. En revanche, lutilisation croissante des techniques
médicales occidentales en tant que cause possible de la dissémination
de germes infectieux est totalement passée sous silence. Il est pourtant
bien connu que lutilisation de techniques invasives, telles que les injections,
les transfusions sanguines et les opérations chirurgicales, qui sont
caractéristiques de la médecine occidentale, peuvent devenir très
rapidement dangereuses si des règles strictes dhygiène ne
sont pas respectées (20-21). Même lOMS confirme qu
au moins 12 milliards dinjections sont pratiquées tous les
ans dans le monde entier, et quau moins un tiers de ces injections
ne sont pas effectuées de façon correcte et peuvent disséminer
des maladies. La situation est particulièrement dramatique en Afrique,
où plus de 80 % des seringues jetables sont utilisées plus dune
fois (22).
En revanche, les médecines traditionnelles locales sont moins efficaces,
mais elles sont aussi moins dangereuses lorsquelles sont appliquées
dans des conditions dhygiène médiocres.
En raison de la pauvreté endémique régnant dans la plupart
des pays africains plus de la moitié de la population na
pas accès à de leau potable (23) la conviction européenne
dune épidémie de sida en Afrique liée à la
transmission hétérosexuelle suite à la dépravation
sexuelle de la population ne peut être considérée au mieux
que comme du cynisme.
Que devrait-on faire ?
Tous les pays occidentaux refusent strictement toute ingérence étrangère
dans la gestion de leur budget. En conséquence, le lobbying des prétendues
mesures de prévention dans les autres pays devrait être stoppé.
Etant donné le gaspillage de ressource que cela constitue, il est médicalement
incompréhensible que de largent soit investi dans le VIH sur la
base de tests non fiables, et dans le sida sur la base de définitions
non satisfaisantes. De plus, ces fonds ne sont ensuite plus disponibles pour
dautres domaines daction. Ces activités devraient être
réduites de façon significative.
Il est amplement démontré que la santé des peuples dépend
essentiellement de leur niveau de vie. En conséquence, cest dans
ce domaine que les ressources nécessaires devraient être investies,
par exemple pour améliorer laccès à leau potable
et au réseau des eaux usées.
Le secteur de la santé publique devrait se focaliser à nouveau
sur la prévention, en utilisant des tests et des médicaments éprouvés
pour des maladies infectieuses bien connues.
Les traitements invasifs devraient être évités sil
nest pas possible de les effectuer en respectant strictement les règles
dhygiène appropriées.
Doù vient linformation ?
La plupart des informations scientifiques sur le VIH-sida ainsi que les conseils
sur la conduite à tenir proviennent des USA, ainsi que dEurope
dans une moindre mesure, ou dorganisations qui travaillent à partir
de ces pays. Les pays en voie de développement sont en conséquence
particulièrement dépendants des pays industrialisés quand
on parle de ces problèmes à leur sujet. Ou, si on regarde les
choses dune autre façon, les pays industrialisés se sont
assurés, par le biais du sida, un droit de regard dans les affaires intérieures
des pays en voie de développement, en particulier sur la gestion de leur
budget et lévaluation de leurs priorités en matière
de santé.
Laccueil fait à la protestation internationale du président
de lAfrique du Sud, destinée à soulever des questions critiques,
a amplement démontré que les pays en voie de développement
sont considérés comme nayant aucun droit à changer
ce concept, ou à faire valoir leur propre point de vue.
Cette monopolisation de linformation, alliée au contrôle
des médias, facilite la manipulation dune façon qui rappelle
le temps des colonies.
Les peuples dAfrique ont besoin de notre aide et de notre soutien. Cela
ne leur apporte aucune aide efficace si on utilise des données fausses
et des définitions absurdes pour les tromper et pour détourner
leur attention des problèmes réels de leurs pays. Et le plus souvent,
ces problèmes sont liés à des maladies infectieuses bien
connues et guérissables, et sont essentiellement causés par un
bas niveau de vie.
Christian FIALA
Notes
1. Der Spiegel, Hamburg,1994, n° 32, pp. 148-150 ; et http://www.uni-tuebingen.de/uni/tbi/kmw/t96pogf3.htm
2. Der Spiegel, Hamburg, 1985, n° 39, p. 85
3. Der Spiegel, Hamburg, 1990, n° 26, p. 193
4. Reason given by an Austrian Radio journaliste for the cancellation of a planned
interview with the author.
5. Kumulative Verwirrung, Deutsches Ärzteblatt, 1989,
86, vol. 17, B 853/C 749
6. Krämer W., So Lügt Man mit Statistik, 1997, Frankfurt, Campus
Verlag
7. WHO; Workshop on Aids in Central Africa, Bangui 22-25 October 1985,
Dokument WHO/CDS/AIDS/85.1, Geneva, 1985
8. WHO, Global programme on AIDS; Provisional WHO clinical case
definition for AIDS, Wkly-Epidemiol-Rec, 1986; March 7; no 10: 72-3
9. Luc Montagnier, Des virus et des hommes, 1994, éditions Odile
Jacob, Paris (German translation: Von Viren und Menschen, Rowohlt, 1997)
10. Gilks, What use is a clinical case definition for AIDS in Africa?,
BMJ, 1991 ; 303 : 1189-90
11. Strecker-W et al., Epidemiology and clinical manifestation of HIV
infection in northern Zaire, Eur-J-Epidemiol, 1994 ; Feb ; 10(1):
95-8
12. Irova, Aids-resembling disease in a non-HIV-infected African born
to an HIV-positive mother, Pediatric Hematology and Oncology, 1995
; 12 : 495-8
13. Turner V, Perth, www.virusmyth.com/aids/data/vtwbtests.htm
14. Zenger's, 1996, published in Continuum, vol. 4, n° 3, p. 5
15. Kashala O. et al., Infection with HIV-1 and HTLV among leprosy patients
and contacts: Correlation between HIV-1 cross-ractivity and antibodies to lipoarabinomannan,
J Infect Dis, 1994 ; 169 : 296-304
16. UNAIDS, AIDS epidemic update : December 1999, Geneva www.unaids.org/
17 UNAIDS, HIV/AIDS in Africa - Socio-economic impact and response, Conference
6-8 May 1999, Addis Ababa, www.unaids.org/
18. Chin J, Public health surveillance of Aids and HIV infections,
Bulletin of the WHO, 1990 ; 68(5) : 529-36
19. Durex, Global
Sex Survey, London, 1997, http://www.durex.com
20. Salehe O. et al., The amount of HIV-infections caused by syringes and needles
in Mbeya-region, Second National Seminar on Aids Research in Tanzania, Dar es
Salaam, 1994
21 Wyatt HV et al., Unnecessary injections in developing countries : the
risk and costs, International Journal of Risk & Safety in Medicine,
1993 ; 4 : 167-76
22. WHO, GPV declares war on unsafe injections, Geneva, The newsletter
of the Global Programme for Vaccines and Immunization, 5, 1997, GPV/VIN/97.03
23. WHO, Water supply an sanitation sector monitoring report 1996, Geneva,
WHO/EOS/96.15